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Sénégal-Gaz : Pourquoi Yakaar-Teranga est en eaux troubles

BP a quitté Yakaar-Teranga. C’est ce que tout le monde sait, en ce moment. Ce qui manque au grand public et qu’il mérite de savoir, c’est le POURQUOI. Il reste également une grosse équation à résoudre : qui sera le « nouveau participant » à la Joint-Venture ? L’hypothèse actuelle, c’est la participation d’un autre partenaire qui aurait l’amabilité de s’adjuger 33% des parts. On nous dit que PETROSEN « deviendrait », alors, actionnaire majoritaire. Sommes-nous sûrs de savoir ce que cela signifie ? Retenons qu’il s’agit juste d’une projection. Voici pourquoi, on doit arrêter de s’enflammer pour Yakaar-Teranga.

S’il y a un projet pétrolier pour lequel tout le peuple doit se battre pour le défendre, c’est bien Yakaar-Teranga. Malheureusement, au moment où nos espoirs de voir enfin signée la Décision Finale d’Investissement, grandissent, BP a choisi d’abandonner ses partenaires de la Joint-Venture. En effet, la multinationale britannique a manqué de motivation et émis plusieurs réserves sur le projet, notamment, sa rentabilité au regard du schéma de production retenu avec les partenaires à la Joint-venture (PETROSEN et Kosmos).

BP a mis la pression sur l’Etat du Sénégal pour obtenir une fiscalité plus souple afin de pouvoir développer le projet Yakaar-Teranga. Elle avait estimé qu’avec l’exploitation du projet, telle que l’Etat la conçoit, ne peut pas être rentable dès la phase 1. Et (heureusement) le Sénégal a refusé ce « chantage ». D’ailleurs, dans le cadre de ce projet, la multinationale britannique n’est pas prête à renouveler avec Kosmos, l’expérience de GTA qui a conduit au financement des coûts de développement dus par PETROSEN. Il est important de noter que les taux d’intérêt d’environ 6,5% auquel ce financement a été consenti, ne sont plus d’actualité et pourraient atteindre des sommets les années à venir.

C’est un risque que l’opérateur de GTA ne compte pas prendre, surtout avec la forte pression exercée sur les compagnies pétrolières pour baisser leur impact carbone et les financements des projets d’exploitation des ressources fossiles qui s’amenuisent. Bref, on imagine ce que demain sera. BP a donc décidé de quitter le champ gazier, pourtant considéré comme un gisement de classe mondiale (on a annoncé 20 Tcf, soit environ 560 milliards de mètres cubes de gaz). Nous reviendrons sur les autres raisons de son départ.

PETROSEN actionnaire majoritaire, pourquoi il ne faut pas s’enflammer

La bonne nouvelle, c’est que le Sénégal a décidé de prendre son courage à deux mains. Notre pays a pris, cette fois-ci, la bonne décision d’ouvrir la Joint-Venture (JV) à un autre participant. Cette grosse erreur, qui consiste à laisser le « contrôle totale » de la JV à l’opérateur, commise dans le cadre du projet Sangomar, avec Woodside, ne doit, en aucun cas, être répétée à Yakaar-Teranga.

Il est donc heureux de constater qu’il y a (ou qu’il y aura) un major (c’est le meilleur profil) qui pourra aller jusqu’à 33% des parts. PETROSEN restera actionnaire majoritaire, nous dit-on, avec 34%, contre 33% pour Kosmos. Une autre bonne nouvelle, en théorie, mais qui, dans la pratique, nous semble démesurée comme ambition. Il est clair qu’à ce stade, PETROSEN ne peut pas rester actionnaire majoritaire dans Yakaar-Teranga. On ne peut pas, non plus, la laisser seule avec Kosmos dans ce projet aussi stratégique.

Il faut donc espérer que ce fameux « nouveau participant ou partenaire » arrive dans les meilleurs délais. Mais non, ce n’est pas gagné d’avance. Est-ce donc un effet d’annonce ? N’est-ce pas une ruse pour apaiser les sceptiques et attirer les compagnies ? De toute façon, je ne crois pas que PETROSEN prenne effectivement les 34% d’un projet estimé, à l’époque, à 5 milliards de dollars. Cela fait 1,7 milliards de dollars et donc environ 1000 milliards FCFA d’investissement sur 3 ou 4 ans, soit 250 à 300 milliards de FCFA par an pour le développement de la phase 1.

De toute façon, il faut garder en tête que le FMI doit donner son approbation et qu’il y a de fortes chances que l’institution financière internationale désapprouve cette démarche. En effet, le gendarme de la finance mondiale va examiner de près le déficit budgétaire ainsi que la dette du pays. Le Sénégal a déjà connu, en 2023, un déficit budgétaire de plus de 1000 milliards.

Le 26 juin 2023, le Conseil d’administration du FMI a approuvé une Facilité Elargie de Crédit (FEC) et un Mécanisme Elargi de Crédit (MEC) d’un montant de 1,51 milliard de dollars, et une Facilité pour la Résilience et la Durabilité (FRD) d’un montant de 324 millions de dollars avec le Sénégal.

Le programme soutenu par le MEC/FEC aidera à répondre aux besoins prolongés de la balance des paiements du Sénégal et à remédier aux déséquilibres macroéconomiques. En termes simples, ton créancier ne va pas t’accorder une nouvelle dette sans être sûr que tu pourras payer celle déjà contractée.

Kosmos pourrait donc rester opérateur même si l’américaine n’est pas majoritaire, mais encore une fois, ce sont les accords de la Joint-Venture qui vont le décider.

Il est vrai que ces coûts ont été annoncés en 2020 (5 milliards USD) et qu’il y a de fortes chances qu’ils soient revus à la hausse comme il est de coutume dans la plupart des projets d’envergure dans l’extractif. PETROSEN ne pourra donc pas être opérateur. Elle devra, si tel est le cas, supporter les coûts de production durant une certaine période, définie dans les accords de la Joint-Venture (qui fixent la durée du statut d’opérateur). La société des pétroles du Sénégal n’en a ni les moyens financiers et humains, encore moins les capacités techniques.

Pourtant, il est écrit, dans son communiqué, noir sur blanc, que PETROSEN devient actionnaire majoritaire avec 34% et que Kosmos et « le nouveau partenaire » espéré (sans préciser qui, quand et comment, puisqu’il n’est pas encore trouvé) détiennent 33% chacun. Effet d’annonce, donc ? Espérons que non. Mais, c’est qui, justement, « le nouveau partenaire » ? Il n’a pas de nom (pour l’instant). On le cherche et on se projette. Etsi on le trouve, on doit prier qu’il accepte les conditions rejetées par BP.

Les meilleurs et les pires scénarii pour Yakaar-Teranga

Le projet gazier Yakaar-Teranga est l’un des plus grands espoirs du Sénégal dans le secteur des hydrocarbures. Cet espoir repose sur une politique énergétique bien établie (Gas To Power) et qui, quand elle se concrétise, peut lancer définitivement le pays vers l’émergence. Il y a tout de même un scénario à éviter par tous les moyens. Kosmos ne doit, en aucun, cas être actionnaire majoritaire. Elle ne doit pas, non plus, être seule dans ce projet avec PETROSEN.

En effet, dans les JV, le mandat d’opérateur est tournant (il peut durer entre 5 et 10 ans ou même plus) et sa durée dépend des accords de la JV. Ces derniers ne sont pas publiés. Le grand public ignore donc leur contenu. Pourtant, ce sont ces accords qui définissent l’acteur qui prend les décisions (on sait que le Sénégal a le droit de préemption, mais on n’en sait pas plus) et le processus de validation de ces décisions.

PETROSEN n’ayant pas les moyens de ses ambitions, il y a des chances que Kosmos reste opérateur pour une durée qui dépendra de la capacité, dans le futur, de PETROSEN de prendre le relais. Mais, encore une fois, ce sont les accords de la JV qui déterminent la conduite à tenir.

Il ne faut pas reproduire l’erreur de Sangomar où Woodside est seule avec la société nationale et donc, elle tire les ficelles. Kosmos a toutes les cartes en main en ce moment (si on n’a pas un autre participant) et cela réduit les marges de manœuvre du Sénégal et l’expose.

Il faut donc, impérativement que les parts de Kosmos tournent autour de 40% et qu’elle reste opérateur. PETROSEN devrait se retrouver avec 25% contre 35% pour le major tant espéré. Le Sénégal doit prendre ses responsabilités. Il ne doit pas accepter que la compagnie américaine accapare les 75% des parts et qu’elle travaille uniquement avec PETROSEN dans ce projet.

L’autre hypothèse voudrait qu’on fasse entrer deux autres compagnies dans la Joint-Venture, dont un consortium de privés sénégalais. On aurait donc 4 actionnaires comme c’est le cas pour le projet Jubilee Field du Ghana, où TLW (Op) détient 38,98%, Kosmos 38,61%, Ghana National Petroleum Corporation 19,69% et Petroleum Oil and Gas Corporation (la compagnie nationale sud-africaine) 2,72%. Cela ferait l’affaire du Sénégal qui pourrait garder ses 25% et partager les 40 ou 45% à d’autres compagnies du secteur des hydrocarbures, pendant que Kosmos reste à 30% environ et garde son statut d’opérateur. On verra plus tard, pourquoi cette option est importante.

Quel sauveur pour Yakaar-Teranga ?

Déjà présente au Sénégal, avec son poids et son expertise, Total pourrait être approchée pour rejoindre la Joint-Venture, si les partenaires veulent rester à 3 dans la JV. Il faut reconnaître que la major française est l’une des compagnies, si ce n’est la seule, à avoir une parfaite maîtrise du bassin sédimentaire sénégalais. Son refus d’intégrer la JV serait une façon de remettre en cause la rentabilité de l’exploitation des réserves estimées de Cayar Offshore Profond (COP) et expliquerait, en partie, l’une des raisons du désistement de BP. Si elle accepte de rejoindre Kosmos et PETROSEN, elle pourrait contrecarrer les décisions de son homologue américaine et protéger, en quelque sorte, les intérêts de la société sénégalaise.

Le Sénégal peut même faire appel à Shell et à d’autres compagnies d’envergure capables de mobiliser des fonds et de devenir opérateurs quand le mandat va tourner selon les accords de la JV. Cette intégration d’un major dans la JV serait une garantie et une sécurisation du projet. En effet, à l’état actuel, si Kosmos, au bout de quelques années, décide de ne pas investir et de se retirer du projet, PETROSEN sera seule en aux troubles au large de Cayar. La compagnie sénégalaise n’a, à l’heure actuelle, ni les capacités financières, encore moins l’expertise humaine et technique pour être opérateur d’un projet gazier offshore.

A Yakaar-Teranga, il ne fait pas encore jour. Ce serait surprenant (même si c’est possible) qu’une autre compagnie pétrolière s’engage dans ce projet avant d’être sûre que le pays redeviendra stable au lendemain de la présidentielle de février 2024.

Abdou Diouf Junior

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