Porté par la transition énergétique mondiale et la recomposition des chaînes d’approvisionnement, le secteur minier africain connaît une nouvelle phase d’expansion. Le Sénégal, riche en or, zircon, titane et phosphates, s’inscrit pleinement dans cette dynamique. Pour le Dr Moussa Sylla, expert en gouvernance et mise en valeur des ressources minérales, cette ruée vers les minéraux dits critiques représente à la fois une opportunité économique majeure et un test décisif pour les politiques publiques africaines.
Avec plus de 30 % des ressources minérales mondiales, l’Afrique a de tout temps alimenté les économies industrialisées en matières premières. Mais un tournant s’est opéré au début des années 2000, lorsque la forte demande de la Chine et d’autres pays émergents a ouvert un nouveau cycle de croissance de l’industrie minière mondiale. Aujourd’hui, cette dynamique s’intensifie sous l’effet de la demande croissante en minéraux indispensables aux économies modernes et à la transition énergétique. Manganèse, cuivre, cobalt, lithium, nickel, titane, phosphore, uranium, zirconium et terres rares sont devenus des ressources stratégiques, plaçant le continent africain, et le Sénégal en particulier, au cœur des convoitises internationales.
Ancien Directeur des Mines et de la Géologie du Sénégal entre 2005 et 2011, le Dr Moussa Sylla rappelle que le pays a su tirer parti de cette attractivité en lançant plusieurs projets miniers structurants et en modernisant son cadre institutionnel et réglementaire. Cette période a marqué l’entrée du Sénégal dans une nouvelle ère minière, avec la mise en production de l’or, du zircon, du titane et le renforcement de l’exploitation des phosphates. Toutefois, souligne-t-il, l’enjeu ne réside plus uniquement dans la capacité à attirer les investisseurs, mais surtout dans celle à maximiser les retombées économiques et sociales pour l’État et les communautés locales.
C’est dans cette perspective que s’inscrit la Vision Minière Africaine, adoptée en 2009 par l’Union africaine, qui promeut une exploitation équitable et optimale des ressources minérales au service d’une croissance durable et inclusive. Dans son sillage, la plupart des pays africains, dont le Sénégal, ont réformé leur législation minière afin d’intégrer le développement local, le contenu local, la formation du capital humain, le transfert de compétences et la transformation locale des minerais. Ces réformes visent à réduire la dépendance aux exportations de minerais bruts et à favoriser la création de valeur ajoutée et d’emplois sur le territoire national.
Malgré ces avancées, les défis restent importants. Le développement d’une véritable industrie de transformation minière se heurte encore à l’insuffisance des infrastructures de transport et à la question cruciale de l’accès à une énergie abondante et compétitive. Sans ces préalables, estime le Dr Sylla, les ambitions de transformation locale risquent de rester limitées, au détriment des retombées attendues pour les populations.
Au-delà des enjeux économiques et sociaux, la montée en puissance des minéraux critiques confère également une dimension géopolitique nouvelle au secteur minier africain. La détention de ressources stratégiques est désormais perçue comme un facteur de puissance et d’influence dans les relations internationales. Conscients de cette réalité, plusieurs États africains ont introduit dans leurs réformes minières la notion de minéraux stratégiques, permettant à l’État de mieux encadrer leur exploitation en fonction des intérêts nationaux, notamment par la localisation d’une partie de la chaîne de valeur ou la priorité accordée au marché intérieur.
Pour le Dr Moussa Sylla, aujourd’hui président-fondateur du cabinet GEOMIN SA et promoteur du projet d’exploitation du phosphate de Sinthiou à travers Kanel Resources, le Sénégal dispose d’atouts réels pour tirer profit de cette nouvelle donne mondiale. Mais la réussite dépendra de la capacité du pays à articuler gouvernance, vision stratégique et développement local, dans un environnement international de plus en plus concurrentiel. À l’heure où les minéraux critiques redessinent les rapports de force économiques et géopolitiques, le sous-sol sénégalais apparaît plus que jamais comme un enjeu central de souveraineté et de développement.
Yanda Sow
